Accord de Washington : un simple engagement Ministériel ?

Lettre ouverte à Thérèse Kayikwamba Wagner. Par Léon ENGULU IIILa signature, le 27 juin 2025 à Washington, d’un accord de paix entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, sous médiation américaine, constitue sans conteste un jalon diplomatique important. Cependant, cette initiative suscite de vives interrogations sur sa portée réelle et sa solidité.

Il s’agit d’un engagement ministériel, signé par les ministres des Affaires étrangères, et non d’un traité solennel ratifié par les chefs d’État ou approuvé par les parlements. Ce choix fragilise à la fois la force juridique et la légitimité politique de l’accord. Contrairement aux cadres multilatéraux précédents comme le Processus de Luanda ou l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, qui bénéficiaient d’une implication régionale et internationale élargie, l’accord de Washington reste cantonné à un texte ministériel, sans réel mécanisme de mise en œuvre et sans perspective claire de ratification solennelle. Or la complexité et la profondeur des crises récurrentes dans la région des Grands Lacs imposent un multilatéralisme fort, associant les États parties mais également les organisations régionales (Union africaine, SADC, Communauté d’Afrique de l’Est) et internationales (ONU, UA)

Cette exigence d’une approche inclusive et coordonnée a d’ailleurs été réaffirmée par le Conseil de sécurité des Nations unies, notamment à travers sa résolution 2773 (février 2025), qui souligne la nécessité d’un règlement politique négocié, respectueux de la souveraineté des États et fondé sur le dialogue inclusif. Bien que l’accord de Washington évoque ces principes, son caractère provisoire et limité ne lui permet pas, en l’état, d’apporter des réponses solides et durables aux défis sécuritaires, politiques et économiques de la région.

Renforcer l’Accord de Washington : Une Conférence de consolidation
Madame la Ministre, pour préserver les acquis antérieurs et garantir la cohérence de l’action diplomatique congolaise, il apparaît indispensable d’envisager une conférence internationale de consolidation, réunissant les garants de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba : Nations unies, Union africaine, CIRGL, SADC, et les partenaires internationaux : Union européenne, France, Belgique, Royaume-Uni, États-Unis, ainsi que les partenaires techniques et financiers : Banque mondiale, Banque Africaine de Développement. Cette conférence aurait vocation à examiner en profondeur le contenu de l’accord de Washington, à l’harmoniser avec les engagements antérieurs dont l’Accord-cadre d’Addis-Abeba et le processus de Nairobi, et à le mettre en cohérence avec les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, à partir de la 2098(2013), et à corriger ses éventuelles failles avant toute signature solennelle au niveau des chefs d’État.

Cette démarche est d’autant plus importante que la RDC pourrait, à terme, avoir besoin de l’appui politique, sécuritaire ou logistique de ces partenaires multilatéraux et régionaux en cas de difficulté de mise en œuvre de l’accord. Les associer dès la signature, dans un cadre concerté, garantirait leur disponibilité et leur mobilisation le moment venu.

Préoccupations et recommandations
En outre, le Concept of Operations (CONOPS) annexé à l’accord de Washington révèle lui-même d’importantes lacunes. Il organise le retrait progressif des forces rwandaises et la sécurisation temporaire des zones libérées, dépendamment de la neutralisation des FDLR par les FARDC, ces FDLR étant établis, pour ce qu’il en resterait, dans les zones contrôlées par le M23. Le CONOPS ne prévoit aucun mécanisme détaillé de démobilisation et de neutralisation des groupes armés, notamment du M23. Il se limite à évoquer les négociations de Doha au Qatar, sans préciser des garanties concrètes ni de calendrier crédible. Cette imprécision affaiblit le dispositif, laissant la porte ouverte à de nouveaux enlisements ou à des manipulations militaires dans l’Est de la RDC.
Par ailleurs, il est à craindre que même en cas de retrait progressif de l’armée rwandaise, le Rwanda continue d’exercer une influence décisive à travers ses groupes armés alliés, notamment le M23, pour conserver l’accès aux ressources minières stratégiques de l’Est congolais.

L’accord de Washington ne prévoit nulle part l’évacuation immédiate et vérifiable par le M23 des sites d’exploitation minière qu’il contrôle aujourd’hui dans le Masisi, la Rutshuru ou Walikale, zones minières stratégiques riches en coltan, or et étain. Ce vide juridique ouvre la porte à une forme de proxy économique durable, où le M-23 resterait le bras armé d’intérêts économiques extérieurs, sur fond d’un dessein caché de balkanisation par fragmentation centrifuge, prolongeant ainsi la guerre économique au détriment de la stabilité régionale. Il serait donc indispensable que la conférence internationale de consolidation inclue des clauses claires sur la restitution de ces zones minières à l’autorité de l’État congolais, avec un dispositif de vérification et de sanctions ciblées en cas de non-respect. Sans cette exigence, la paix resterait illusoire, car privée de la maîtrise effective des ressources qui attisent le conflit. La médiation américaine n’exclut nullement la possibilité d’une conférence internationale de consolidation.
Dans cette dynamique, la participation active de la société civile congolaise est essentielle.

Son ancrage de terrain et sa capacité d’analyse indépendante permettraient d’établir un diagnostic rigoureux de l’accord de Washington et de formuler des recommandations concrètes. De plus, l’appel aux experts ayant contribué depuis la résolution 2098(2013) et à la conclusion d’accords antérieurs dans le cadre du processus de stabilisation et de paix durable dans l’Est de la RDC permettrait aux acteurs actuels de bénéficier des leçons des expériences précédentes. Ce travail collectif assurerait que les priorités des populations, les aspirations des victimes et la défense effective des droits humains soient pleinement intégrées, au-delà de simples déclarations de principe ; mais aussi de mettre en évidence les principes de la diplomatie de puissance et des négociations interétatiques complexes.

Plusieurs failles préoccupantes apparaissent déjà dans l’accord signé à Washington notamment l’absence de mécanismes crédibles de justice transitionnelle et de garanties en matière de droits humains, pourtant essentiels pour la restauration de la confiance et pour prévenir de nouveaux cycles de violence ; l’absence de référence claire aux exigences antérieures de neutralisation et de désarmement du M23, semblant lier le sort de ce groupe armé au désengagement progressif de l’armée rwandaise et aux négociations de Doha au Qatar, ce qui affaiblit la cohérence et la lisibilité de l’ensemble du processus ; l’absence de propositions pour poursuivre les réformes structurelles dans les secteurs de la sécurité et de la gouvernance, pourtant à l’origine des résultats mitigés des d’accords précédents ; enfin, cet accord ne fera-t-il l’objet d’une ratification par les Chefs d’Etats et d’une validation par la société civile ? Sans cela sa légitimité démocratique risque d’être remise en cause.

Ces lacunes risquent de transformer cet accord en un simple instrument diplomatique, utile à court terme mais inopérant sur le long terme. La stabilisation de la région des Grands Lacs nécessite au contraire un traité solide, multilatéral, juridiquement contraignant, soutenu par les plus hautes autorités et assorti de mécanismes de suivi et de vérification crédibles, sous le contrôle de la communauté internationale, à l’instar de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba.
Madame la Ministre, votre parcours, marqué par un engagement constant au service des plus vulnérables et par votre action humanitaire en faveur des femmes et des enfants victimes de conflits, vous place en première ligne pour défendre une paix réellement durable, fondée sur la justice, la dignité humaine et le respect des droits fondamentaux. La RDC ne peut se permettre un accord fragile, sans mécanismes solides de protection des civils et de réparation pour les victimes. Vous avez aujourd’hui la responsabilité historique de porter une vision à la hauteur de vos valeurs et de l’héritage de vos combats humanitaires.

La RDC, au regard de la tragédie vécue par ses populations de l’Est depuis 30 ans, mérite plus qu’une paix provisoire et bancale. Elle mérite une paix authentique, bâtie sur la concertation, la justice et la responsabilité partagée. Vous avez l’opportunité, Madame la Ministre, d’incarner cette ambition.

___________________________________________Léon Engulu III Philosophe et ingénieur,

ancien conseiller politique au ministère des Affaires étrangères, ancien Coordonnateur a.i du Mécanisme
National de Suivi de l’accord-cadre d’Addis-Abeba, spécialiste des réformes institutionnelles et des relations internationales.

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